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Emili Godes

Un regard moderne

Comment regardait Emili Godes

La modernité d’Emili Godes ne se trouve pas uniquement dans les photographies conçues comme des œuvres artistiques. Elle apparaît aussi dans ses images industrielles, scientifiques, publicitaires et cinématographiques : dans sa façon de regarder une usine, d’agrandir un insecte, de reproduire une œuvre d’art ou de construire une image pour une entreprise.

Au contact des publications, photographes, artistes et institutions de son temps, Godes intégra de nouveaux points de vue et procédés sans renoncer à la précision exigée par l’exercice professionnel de la photographie.

Classification des points de vue d’Emili Godes fondée sur l’étude «Modernidad y vanguardias fotográficas en la obra de Emili Godes» (2014), de Laia Foix. La recherche, les attributions et les comparaisons avec d’autres photographes sont les siennes ; la sélection des images et la rédaction de cette page ont été réalisées pour ce site.

01

Une génération

Emili Godes naît en 1895, dans la dernière décennie du XIXe siècle, à l’aube de tous les changements techniques, esthétiques et idéologiques qui allaient bouleverser la photographie. Il appartient exactement à la même génération que les acteurs de ces transformations en Europe et en Amérique : Paul Strand et Man Ray (1890), El Lissitzky (1890), John Heartfield et Alexander Rodchenko (1891), Christian Schad et André Kertész (1894), László Moholy-Nagy (1895), Jacques-Henri Lartigue (1896), Walter Peterhans, Albert Renger-Patzsch et Edward Weston (1897), Berenice Abbott (1898) ou Brassaï (1899).

À Barcelone, il côtoie une génération équivalente : Pere Català Pic (1889), Ramon de Baños (1890), Gabriel Casas et Josep Masana (1892), Josep Sala (1896), Joan Porqueras (1899), Antoni Arissa (1900), Joaquim Gomis (1902) et Josep Maria Lladó (1903). Parmi eux, Arissa, Català Pic, Lladó, Masana, Porqueras et Godes lui-même suivirent un parcours similaire : le passage du pictorialisme à la Nouvelle Vision.

Plutôt que par des étiquettes et des catégories rigides, le XXe siècle s’explique mieux en termes de tendances, de langages et de techniques transversales, d’étapes personnelles et d’évolution. Godes n’appartint pas à un groupe fermé et ne signa aucun manifeste : ce fut un professionnel réceptif à son environnement, qui évolua parallèlement à ses contemporains.

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Comment la modernité lui parvient

Godes passa dix-huit ans comme salarié dans deux des principaux établissements photographiques de Barcelone : d’abord Casa Riba, puis Casa Cuyàs, où il devint chef de laboratoire. Il ne s’installa à son compte qu’en 1928. Loin de l’éloigner de la modernité, ces années de métier furent sa voie d’accès à celle-ci.

Le Butlletí de l’Agrupació Fotogràfica de Catalunya —dont il fut membre fondateur— puisait ses articles directement dans des publications spécialisées étrangères (Photo-Revue, La Photographie, Photo-Era), lui offrant une formation rigoureuse aux techniques et au matériel les plus modernes de l’époque. S’y ajoutaient la Revista Kodak et la Revista Agfa, issues de l’industrie photographique, qui encourageaient la photographie industrielle et publicitaire et s’éloignaient des principes pictorialistes.

Il travaillait également pour des peintres et sculpteurs d’avant-garde, ainsi que pour des galeries d’art : la reproduction de leurs œuvres lui permit de connaître directement les tendances artistiques de son temps. Il participa à des jurys de concours aux côtés de Narcís Ricart, Antoni Arissa ou Català Pic. Cette combinaison —formation technique, contact avec les artistes et reconnaissance par ses pairs— lui permit de franchir un cap et de créer sa série de macrophotographies.

03

Nouvelle Vision

La Nouvelle Vision naît des idées du Bauhaus. Elle privilégie de nouveaux cadrages et de nouveaux points de vue —plongées, contre-plongées, fragmentation, plans de détail, décontextualisations parfois proches de l’abstraction— ainsi que les contrastes de formes et de lumière. Son objectif est de refléter la réalité telle que nous la percevons par la vue, et non telle que l’ordonne la tradition picturale.

On retrouve tous ces procédés dans l’œuvre d’Emili Godes : points de vue déplacés, cadrages fragmentaires, diagonales et attention particulière à la structure visuelle des objets et des espaces. Godes n’appartint pas à un groupe fermé, mais son œuvre documente clairement son passage du pictorialisme aux langages modernes de son époque.

Nouveaux points de vue, nouveaux cadrages

Emili Godes, sans titre (dé, aiguille et boutons), v. 1930
Emili GodesSans titre (dé, aiguille et boutons), v. 1930
Nouvelle Vision : point de vue zénithal, très au-dessus de l’objet, et plan de détail qui recadre la boîte à couture jusqu’à lui retirer contexte et échelle. Le fil traverse l’image en diagonale et l’organise ; la toile de jute du fond devient une trame. L’appareil regarde depuis un endroit où un peintre ne regarderait pas.
MNAC · 219214-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, sans titre (manche de violon sur un clavier), v. 1930
Emili GodesSans titre (manche de violon sur un clavier), v. 1930
Nouvelle Vision : appareil oblique et très proche, de sorte que les touches cessent d’être un piano et deviennent une succession rythmique de blancs et de noirs. Le manche entre en diagonale et rompt cette grille ; le contraste des formes et de la lumière remplace la description de l’instrument.
MNAC · 202468-000 · voir dans L’œuvre
04

Nouvelle Objectivité

Les photographes de la Nouvelle Objectivité recherchaient des mises au point nettes et des photographies non manipulées, afin d’obtenir une unité entre la technique photographique et l’objet photographié : lumière uniforme, petites ouvertures, longs temps de pose et regard du photographe. La précision technique de Godes n’était pas incompatible avec l’expression artistique. Dans ses photographies scientifiques, industrielles et de reproduction d’œuvres d’art, le détail, la netteté et la maîtrise de l’éclairage produisent également une expérience visuelle.

C’est le courant auquel il a été le plus souvent associé : dès 1986, Marisol Farré lui consacra un mémoire de licence intitulé Un fotógrafo catalán de la Nueva Objetividad, et en 1996 l’exposition et le catalogue du Departament de Cultura le présentèrent comme Emili Godes. Fotògraf de la Nova Objectivitat.

«Si les promoteurs de la Nouvelle Objectivité sont arrivés à cette pratique par la voie des idées, Godes, au contraire, y est arrivé par la pratique. […] Godes, qui après 1929 se sent un homme de son temps, se met au service de la science, de l’industrie et de la culture éditoriale, et le fait dans le sens le plus empirique, sans jamais renoncer aux valeurs esthétiques.»

Daniel Giralt-Miracle, texte de l’exposition Primavera Fotogràfica, 1996

La même plante, la même décennie

Albert Renger-Patzsch, Echeveria, 1922
Albert Renger-PatzschEcheveria, 1922MoMA · voir la fiche
Emili Godes, Cactus, v. 1930
Emili GodesCactus, v. 1930
Nouvelle Objectivité : mise au point nette d’un bord à l’autre, lumière diffuse sans ombres dramatiques et cadrage frontal qui remplit le plan. La plante n’est ni interprétée ni idéalisée, elle est décrite : la rosette devient une structure géométrique répétée, et la beauté naît de l’exactitude, non de l’effet.
MNAC · 205317-000 · voir dans L’œuvre

L’objet décrit avec exactitude

Emili Godes, Pèsols, v. 1930
Emili GodesPèsols (petits pois), v. 1930
Nouvelle Objectivité : la cosse ouverte, isolée sur fond sombre et sans aucun procédé pictorialiste —ni flou, ni virage, ni intervention sur le tirage—. Diaphragme fermé pour que tout soit net, longue exposition et lumière latérale qui modèle chaque petit pois et rend visible la fibre de la cosse. Un aliment ordinaire, observé avec une précision de laboratoire, finit par devenir étrange.
MNAC · 202120-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, Mans, v. 1930
Emili GodesMans (mains), v. 1930
Nouvelle Objectivité : photographie directe, sans manipulation, où une lumière rasante décrit veines, rides et ongles avec un détail presque documentaire. Le corps est traité comme un objet —matière et texture avant la psychologie— : ce n’est pas le portrait de quelqu’un, mais la description exacte de mains.
MNAC · 202134-000 · voir dans L’œuvre
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Photogrammes

La photographie sans appareil fut l’expérience la plus radicale de l’avant-garde : écrire directement avec la lumière, sans lentille ni négatif. Christian Schad, Man Ray et László Moholy-Nagy la pratiquèrent dès la fin des années 1910 et surtout dans les années vingt. Godes y vient vers 1930.

Dans ses photogrammes, l’attention se déplace de la représentation reconnaissable vers la silhouette, la transparence, la texture et l’abstraction. Le MNAC en conserve six, déposés par sa fille Maria Rosa Godes en 1997 et donnés en 2005 : principalement des motifs végétaux, mais aussi des objets du quotidien comme des ciseaux.

Écrire avec la lumière, sans appareil

Man Ray, Rayograph, 1925
Man RayRayograph, 1925© Man Ray Trust
László Moholy-Nagy, Flower, 1925-1927
László Moholy-NagyFlower, 1925–1927
Emili Godes, photogramme avec des branches dans un vase, v. 1930
Emili GodesSans titre (branches dans un vase), v. 1930
Photogramme : réalisé sans appareil, en plaçant les branches et le vase sur le papier sensible puis en l’exposant à la lumière. Ce qui bloque la lumière apparaît blanc et le reste devient noir, de sorte que les tons sont inversés ; le vase, opaque, se résout en une silhouette grise et plane, tandis que les feuilles les plus fines laissent passer un peu de lumière. Il n’y a ni négatif, ni lentille, ni point de vue : seulement contact, silhouette et transparence.
MNAC · 202483-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, photogramme avec des ciseaux, v. 1930
Emili GodesSans titre (ciseaux), v. 1930
Photogramme : les ciseaux ont été posés directement sur le papier, à côté d’un tissu à trame ouverte qui filtre la lumière de façon inégale et s’imprime comme une grille sur tout le fond. La seconde silhouette, plus faible, révèle une exposition avec l’objet déplacé. L’outil perd sa fonction et devient forme pure : la photographie réduite à son principe, un objet, de la lumière et du papier.
MNAC · 202129-000 · voir dans L’œuvre
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Photographie rapprochée de l’objet

L’appareil permit de s’approcher de l’objet jusqu’à le décontextualiser, le fragmenter et le transformer en forme pure. Une paire de lunettes, des mains ou un tissu cessent d’être des objets utiles pour devenir matière visuelle. Dans ces images, la photographie comme expression artistique et la photographie utilitaire ne se distinguent parfois que par le contexte de leur publication.

L’objet comme forme

André Kertész, Las gafas y la pipa de Mondrian, 1926
André KertészLas gafas y la pipa de Mondrian, 1926
Walter Peterhans, sans titre, v. 1931
Walter PeterhansSans titre, v. 1931
Emili Godes, sans titre (tissu), v. 1930
Emili GodesSans titre (tissu), v. 1930
Photographie rapprochée de l’objet : l’appareil s’approche jusqu’à ce que le tissu remplisse entièrement le cadre, sans bords, sans échelle et sans aucun indice sur le vêtement auquel il appartient. Il ne reste que la trame —le zigzag des fils et les petites fibres saisies par la lumière rasante— : matière et rythme. L’objet utile disparaît et seule demeure sa surface, très proche de l’abstraction.
MNAC · 202130-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, Natura morta, v. 1930
Emili GodesNatura morta (nature morte), v. 1930
Photographie rapprochée de l’objet : un livre ouvert, des lunettes, une courge sèche, une montre de poche et un cornet de journal, réunis de près sur une table. Aucun ne sert plus à sa fonction d’origine : ils valent par leur forme, leur texture et la lumière dure qui les découpe. L’ombre du cornet en vient même à s’autonomiser et devient une figure indépendante, aussi présente que les objets qui la projettent.
MNAC · 202133-000 · voir dans L’œuvre
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Photomontage

Le photomontage permit à Godes de construire des images à partir de la combinaison et de la réorganisation de différents éléments. Le procédé élargissait la capacité documentaire de la photographie et en faisait un outil de synthèse visuelle particulièrement adapté à la communication industrielle, publicitaire et de propagande.

Ses photomontages se situent sur le même terrain que ceux de Pere Català Pic —principal théoricien de la nouvelle photographie en Catalogne— et de Gabriel Casas, qui intégra le procédé au langage graphique institutionnel pendant la guerre d’Espagne.

Trois façons de monter une image

Pere Català Pic, Industrias gráficas Cantín, v. 1946
Pere Català PicIndustrias gráficas Cantín, v. 1946MNAC
Gabriel Casas, Fisonomia econòmica de Catalunya, 1937
Gabriel CasasFisonomia econòmica de Catalunya, 1937gabrielcasas.cat
Emili Godes, photomontage, v. 1930
Emili GodesPhotomontage, v. 1930MNAC
08

Double exposition

La double exposition fut un procédé particulièrement employé par les surréalistes, bien que son usage se généralisât également dans d’autres domaines. Dans l’œuvre de Godes, elle apparaît comme un moyen de superposer et de déplacer la réalité et prend une fonction narrative dans Màgica Nit (1945), où elle aide à représenter le territoire des rêves et des peurs enfantines.

Deux images sur un même négatif

Emili Godes, Piano, 1940
Emili GodesPiano, 1940 · double exposition pour photomontageIEFC · voir dans L’œuvre
Josep Maria Lladó, sans titre, 1930-1934
Josep Maria LladóSans titre, 1930–1934MNAC
Photogramme de Màgica Nit : une étoile et une comète superposées au visage endormi d’un enfant
Photogramme de Màgica Nit : des masques superposés au visage d’un enfant
Emili GodesDeux photogrammes du court métrage Màgica Nit, 1945
Ici, la double exposition cesse d’être un procédé plastique pour devenir narrative : l’étoile et la comète se superposent au visage endormi de l’enfant et, dans le second photogramme, ce sont les masques qui envahissent son visage. Le même procédé qui superpose des objets en photographie fixe sert, au cinéma, à donner une forme visuelle au rêve et à la peur enfantine.
Collection particulière · reproduits dans le TFP de Laia Foix
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Photomacrographie et microphotographie

Dans les images d’insectes, de végétaux et d’autres formes naturelles, Godes transforme l’agrandissement scientifique en expérience visuelle. Son objectif n’est pas seulement de montrer : il cherche aussi à produire surprise, étrangeté et beauté. Il l’expliquait lui-même en 1955 : «À de plus faibles grossissements, et déjà hors du domaine strict de la science, s’offre à nous un panorama immense, d’un intérêt artistique peu commun, où la curiosité trouve une source de surprises inépuisables. Jusqu’à présent, ma spécialisation s’est orientée uniquement vers ce dernier aspect.»

Il maîtrisait ces techniques grâce à son travail avec l’Escola Superior d’Agricultura, avec laquelle il commença à collaborer en 1927. Quelques mois plus tard, le professeur Francisco García del Cid le décrivait comme un «travailleur infatigable qui a su me consacrer ses matinées du dimanche, apprenant en quelques semaines les problèmes fondamentaux de la microphotographie». L’appareil de microphotographie qu’il utilisait avait été construit spécialement par Casa Cuyàs, précisément durant les années où Godes y travaillait. Il convient donc de nuancer l’idée, répétée pendant des années, selon laquelle il aurait travaillé avec des procédés rudimentaires et des lentilles improvisées à partir de verres et de bouteilles : il disposait de solides connaissances techniques et d’un matériel adapté.

La série mit du temps à être rendue publique. Sebastià Gasch lui consacra en 1938 un article dans Meridià avec cinq photographies, et ce fut lui qui l’exposa en 1944 à la galerie El Jardín, dans une exposition monographique. Vinrent ensuite trois articles de Carles Sindreu : El Español (1955, neuf photographies), Diario de Barcelone (1956, «Monstruos insospechados», trois) et la revue San Jorge (1963, «Monstruos en primavera», neuf).

Précision terminologique : on parle de photographie rapprochée entre 1:5 et 1:1, de photomacrographie à partir de 1:1 et de microphotographie lorsqu’un microscope est nécessaire. Une grande partie de ce qu’il appelait «microphotographies» relève techniquement de la photomacrographie.

De l’agrandissement scientifique à la surprise visuelle

Emili Godes, paysage à travers des ailes de libellule, v. 1930
Emili GodesPaisatge a través d’ales de libèl·lula (paysage à travers des ailes de libellule), v. 1930
Agrandissement et composition à la fois : les ailes, à contre-jour sur un paysage de marais, fonctionnent comme un vitrail. Les nervures se lisent cellule par cellule avec la netteté qu’exige le grossissement, tandis que le fond se dissout —à une telle proximité, la profondeur de champ devient presque nulle—. Le résultat n’est plus une planche d’entomologie, mais une image.
MNAC · 202116-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, microphotographie d’une puce, v. 1930
Emili GodesPuça (puce), v. 1930
Microphotographie au sens strict : le spécimen, monté sur une préparation et traversé par la lumière, apparaît comme une silhouette translucide sur fond blanc, avec les plaques de l’abdomen, les épines et jusqu’aux griffes des pattes. Le changement d’échelle —du presque invisible à un tirage de 35 cm— transforme un parasite domestique en l’un de ces «monstres insoupçonnés» évoqués par le titre de Carles Sindreu.
MNAC · 202118-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, fève dans sa gousse en très gros plan, v. 1930
Emili GodesFava (fève), v. 1930
Photographie rapprochée, avec un rapport de reproduction proche de 1:1 : la fève et sa gousse remplissent le cadre. La lumière latérale distingue trois matières —la peau lisse de la graine, la doublure cotonneuse de la gousse et le bord brillant— tandis que le fond sombre supprime toute référence d’échelle. Plus rien n’indique qu’il s’agit d’un aliment.
MNAC · 202135-000 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, tête et ailes d’un papillon en très gros plan, v. 1930
Emili GodesPapallona (papillon), v. 1930
L’agrandissement montre ce que l’œil ne peut percevoir : les écailles de l’aile, les ocelles et la pilosité du thorax. Mais Godes ne le photographie pas sur une plaque de laboratoire ; il se place à sa hauteur, avec le ciel derrière, de sorte que les antennes se détachent comme deux traits. La même image sert à documenter et à étonner.
MNAC · 202493-000 · voir dans L’œuvre
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Cadrages et points de vue

Pour Godes, le cadrage n’était pas une décision neutre. Le point depuis lequel on photographie transforme l’échelle, la tension et le sens du motif. Ses plongées, contre-plongées, gros plans et diagonales montrent une volonté de construire l’image, et non seulement d’enregistrer ce qu’il avait devant lui.

Deux façons de placer l’appareil

Emili Godes, façade de la Nativité de la Sagrada Família en contre-plongée, 1965
Emili GodesSagrada Família, façade de la Nativité, 1965
L’appareil est presque collé au mur et dirigé vers le haut. L’extrême contre-plongée fait converger les tours, déforme l’échelle et transforme la façade en un corps unique qui s’échappe par le haut du cadre. Ce n’est pas une vue destinée à reconnaître le bâtiment, mais à faire sentir sa verticalité : ici, le point de vue est le sujet même de la photographie.
IEFC · ACP-23-119 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, allée entre deux lignes de machines de filature, v. 1940-1950
Emili GodesGéneros de Punto Rafel, salle de filature, v. 1940–1950
Le cas inverse : l’appareil se place dans l’axe de l’allée, à hauteur des machines. Les deux lignes de bobines convergent vers un unique point de fuite et le sol vide au centre organise toute l’image. Une commande industrielle résolue par une décision de cadrage —où se placer— qui fait de la répétition des bobines le sujet.
IEFC · ACP-23-446 · voir dans L’œuvre
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Lumière, géométrie et composition

La modernité de Godes se construit aussi à partir d’éléments fondamentaux : lumière, lignes, surfaces, volumes et rythme. Dans ses photographies, ces éléments organisent l’image et peuvent transformer un objet fonctionnel, une plante ou une installation industrielle en composition autonome.

La lumière comme matériau

Emili Godes, vitrine OSRAM à l’Exposición de la luz, 1929
Emili GodesVitrine OSRAM, Exposición de la luz, 1929
Ici, la lumière n’éclaire pas le motif : elle est le motif. Les tubes lumineux dessinent un éventail radial dans un losange, et Godes le photographie de face, centré et symétrique, afin que cette géométrie arrive intacte. La difficulté relève du métier —mesurer une exposition où le sujet lui-même brille tandis que tout le reste est noir, sans surexposer les tubes ni perdre les ampoules du socle— et le résultat tient par lui-même comme forme.
IEFC · ACP-23-597 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, composition de Noël avec figurine de cheval et ombres diagonales, v. 1943-1945
Emili GodesSérie de Noël, v. 1943–1945
Une composition de studio réalisée avec presque rien : une petite figurine de cheval, une étoile en papier et des bandes de lumière projetées en diagonale. L’ombre pèse autant que l’objet qui la produit, les bandes claires et sombres découpent le plan en diagonales et la vue zénithale élimine le sol et la profondeur. Lumière, géométrie et rythme suffisent à organiser toute l’image.
IEFC · ACP-23-187 · voir dans L’œuvre
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La ville la nuit

Face au bucolisme des paysages idylliques, le photographe moderne recherche l’activité humaine. La ville devient un motif : tissu urbain, population comme groupe, bâtiments de béton et de verre. Et la nuit urbaine devient un nouvel espace, avec des rues éclairées par l’éclairage public que des appareils et des films plus sensibles permettent enfin de saisir. Brassaï publie Paris de nuit en 1933.

Godes photographie de nuit la vitrine du Banco Comercial Transatlántico pendant l’Exposición de la Luz de 1929 : une enseigne allumée, le reflet humide du pavé et un réverbère. Il s’agit d’une commande publicitaire —l’installation lumineuse utilisait des lampes OSRAM— résolue avec le même vocabulaire visuel que celui employé par ses contemporains dans leurs œuvres d’auteur.

La rue éclairée

André Kertész, Paris night square, 1927
André KertészParis night square, 1927
Brassaï, extrait de Paris de nuit, 1933
BrassaïDe Paris de nuit, 1933© Estate Brassaï
Emili Godes, Exposición de la luz, 1929
Emili GodesExposición de la luz, 1929 · BarceloneIEFC · voir dans L’œuvre
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Publicité moderne

La photographie publicitaire exigeait clarté, précision et capacité à transformer un produit en image attractive. Barcelone connut alors un essor notable : en 1932 fut créé l’Institut Psicotècnic de la Generalitat, avec un Séminaire de publicité étroitement lié à Català Pic, et se tint le I Salón Nacional de Fotografía Publicitaria au Publi-Cinema du Passeig de Gràcia, inauguré par la conférence La fotografía moderna como elemento de publicidad. Godes y participa avec ses photographies, remarquées par la presse.

Alors que les revues spécialisées restaient fidèles au salonisme pictorialiste, ce fut la publicité —une commande commerciale— qui ouvrit la porte à la photographie moderne. Godes y appliqua des cadrages rigoureux, des contrastes, des géométries et une attention particulière à l’éclairage. Dans une publicité pour les Laboratorios Andrómaco, vers 1936, la fillette représentée est Maria Rosa, sa plus jeune fille.

Le produit comme image

Josep Sala, sans titre, v. 1930
Josep SalaSans titre, v. 1930
Gabriel Casas et Josep Alumà, sans titre, v. 1930
Gabriel Casas i Josep AlumàSans titre, v. 1930
Emili Godes, Cesterol pour Laboratorios Esteve
Emili GodesCesterol, pour Laboratorios EsteveIEFC · voir dans L’œuvre
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Le cinéma

Dans les années d’après-guerre, c’est au cinéma que Godes développa sa créativité artistique. Il travaillait comme photographe de plateau depuis le début des années trente, surtout pour les studios Orphea, et connaissait donc parfaitement ce milieu. La multidisciplinarité était en outre une caractéristique des artistes de son époque : des Catalans comme Ramon de Baños, Josep Masana ou Josep Maria Lladó firent des incursions dans le cinéma, tout comme Moholy-Nagy, Rodchenko ou Leni Riefenstahl.

Il réalisa trois courts métrages, tous muets. Màgica Nit (1945), d’un peu plus de huit minutes, mêle pendant la nuit des Rois l’excitation des cadeaux aux peurs enfantines et recourt à la double exposition pour montrer le monde onirique de la protagoniste. La Calumnia (1946–1948), de dix-neuf minutes, est plus narratif : il utilise des très gros plans, des plongées et des contre-plongées pour renforcer les émotions. Todo es según el color… (1952 ou 1953), d’environ dix-huit minutes et scénarisé par Ángel G. Gauna, fut tourné dans des lieux très urbains —l’intérieur de la Bourse en pleine séance, le port depuis le sommet de la tour de San Sebastián, les voies ferrées— et alterne images en couleur et en noir et blanc pour opposer optimisme et pessimisme.

Photographie de plateau : la commande regardée comme photographie

Emili Godes, photographie de plateau de Hay un camino a la derecha prise au Somorrostro, 1953
Emili GodesHay un camino a la derecha (Francesc Rovira Beleta), 1953
Photographie de plateau prise au Somorrostro, avec les véritables baraques de la plage à l’arrière-plan. Godes abaisse l’appareil à la hauteur de l’enfant qui joue dans le sable, laisse la dune couper le cadre en diagonale et place les deux figures dans le vide central. Le décor n’est pas un studio : c’est la ville que le film veut montrer, et la commande promotionnelle finit par être traitée comme une photographie documentaire.
Filmoteca de Catalunya · voir dans L’œuvre
Emili Godes, photographie de plateau de Cañas y barro dans l’Albufera, 1954
Emili GodesCañas y barro (Juan de Orduña), 1954
Dans l’Albufera, avec la perche traversant le ciel en diagonale et la ligne d’horizon très basse, l’eau immobile double les barques et les figures : la moitié de l’image est reflet. La scène est prise à contre-jour, si bien que les personnages se lisent comme des silhouettes. C’est une photo de production, mais sa composition vient de son œuvre personnelle.
Filmoteca de Catalunya · voir dans L’œuvre
Emili Godes, photographie de plateau de Siega verde prise à Salardú, 1960
Emili GodesSiega verde (Rafael Gil), 1960
Tournage à Salardú, devant l’église romane. Au lieu de photographier la danse de face, Godes se place parmi les musiciens : les cuivres et la tenora entrent flous par la gauche et forment un cadre, les danseurs restent au centre et la montagne ferme l’arrière-plan. Le point de vue transforme une photographie de production en reportage.
Filmoteca de Catalunya · voir dans L’œuvre
Emili Godes, photographie de plateau de Plácido à la gare du village, 1961
Emili GodesPlácido (Luis García Berlanga), 1961
Tourné par Orphea, ce fut le premier film espagnol nommé aux Oscars. À la gare, dans l’attente de l’arrivée des vedettes de cinéma, la banderole de bienvenue traverse le cadre en diagonale et cache ceux qui la tiennent, tandis qu’à droite les habitants regardent avec un air embarrassé et que, sur le mur, une inscription rappelle que dans la nouvelle Espagne on ne blasphème pas. L’ironie de Berlanga tient dans une seule photographie de plateau.
Filmoteca de Catalunya · voir dans L’œuvre
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La modernité appliquée aux commandes

La modernité d’Emili Godes ne fut pas un style réservé à ses images personnelles. Elle apparaît aussi dans les commandes qu’il réalisa pour des entreprises, des institutions scientifiques, des médecins, des artistes et des studios de cinéma. Sa capacité à répondre à des besoins concrets sans renoncer à son propre regard explique l’unité profonde d’une œuvre apparemment très diverse.

Le meilleur exemple de cette synthèse est le reportage sur les Laboratorios del Dr. Esteve. En 1942, l’entreprise inaugura son nouveau siège dans le quartier du Guinardó, et l’Arxiu Històric Fotogràfic del IEFC conserve une centaine de négatifs originaux de Godes documentant entièrement ces installations. Les tirages définitifs n’ont pas été retrouvés, pas même dans l’entreprise elle-même, où l’existence de ces images n’était pas connue.

Ce reportage fut réalisé pendant les années les plus dures de l’après-guerre, lorsque la répression idéologique et culturelle était la plus étouffante. Et pourtant, ces photographies conservent dans leur conception, leur esthétique et leurs cadrages une fraîcheur qui les rapproche davantage de l’iconographie de la République que de l’esthétique du nouveau régime. Mieux que toute autre série, elles montrent à quel point Godes avait intégré la modernité des avant-gardes à son métier, bien au-delà des photographies destinées aux concours.

Une commande regardée comme une œuvre personnelle

Emili Godes, ouvrières inspectant des ampoules aux Laboratorios Esteve, v. 1955-1960
Emili GodesLaboratorios del Dr. Esteve, inspection d’ampoules, v. 1955–1960
La commande demandait de documenter le contrôle qualité ; Godes la résout avec un langage moderne. Plutôt qu’une vue générale de la salle, il aligne les ouvrières en diagonale et laisse se répéter la blouse, la coiffe et l’ovale lumineux du dispositif de contrôle : la tâche devient rythme. La seule lumière qui compte émane des dispositifs eux-mêmes, tandis que le classeur du fond ferme le cadre comme une grille.
IEFC · ACP-23-690 · voir dans L’œuvre
Emili Godes, salle de fabrication avec réacteurs aux Laboratorios Esteve, v. 1960-1965
Emili GodesLaboratorios del Dr. Esteve, salle de fabrication, v. 1960–1965
Photographie d’usine avec la netteté de la Nouvelle Objectivité : point de vue élevé et diaphragme fermé, de sorte que cuves, réacteurs et bonbonnes restent également définis du premier au dernier plan. L’enchevêtrement d’axes, de poulies et de conduites au plafond forme une grille qui ferme l’image par le haut. Elle montre exactement ce que l’entreprise devait montrer et, en même temps, ordonne le désordre industriel comme une composition.
IEFC · ACP-23-710 · voir dans L’œuvre